Jean-Paul Bravard est agrégé de géographie, docteur d’État et membre senior de l’Institut Universitaire de France. Il a successivement enseigné aux universités Jean Moulin-Lyon 3, Paris 4-Sorbonne, Lumière Lyon 2. Il a publié de nombreuses études sur le Rhône et d’autres fleuves du globe au sujet desquels il est spécialiste. Son dernier livre s’intitule « Le couloir Rhône-Saône, géohistoire des liens entre des montagnes et un axe fluvial » (Ed L’Harmatttan)
La série des portraits En direct du fleuve propose des rendez-vous avec des personnes qui développent un lien particulier au Rhône ou à la Saône.
Aux mêmes questions, différentes réponses nous donnent par ricochet, de nouvelles vues sur le fleuve !
> Bonjour Jean-Paul Bravard, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes et nous parler du lien que vous avez avec le Rhône ?
Drômois et un peu ardéchois, formé à l’université de Lyon, après avoir enseigné dans la Loire, j’ai consacré mes premières recherches au Haut-Rhône. Géographe et « aménageur du territoire », j’ai consacré mon enseignement et mes travaux à la vallée du Rhône et à divers cours d’eau du globe, tout en formant de jeunes chercheurs. Je me suis intéressé à la forme des fleuves et des rivières, au contenu archéologique des plaines qui les bordent, sans négliger les montagnes et les collines où ils naissent… Mais le Rhône est la matrice première.
> Donnez-nous trois ou quatre adjectifs pour décrire le Rhône
Changeant et généreux ; suréquipé et résigné
> Quel est votre meilleur souvenir avec le Rhône, ou un autre fleuve ?
Une année pas si éloignée, j’ai descendu en bateau et à pied un long tronçon du Mékong laotien encore naturel, au long de ses hautes berges faites de rochers aigus et de sable déposés par les crues. J’ai observé des pêcheurs au filet, des femmes orpailleuses, des paysans brûlant la forêt sèche, et sur l’eau des chalands de marchandises pressés. Sur le Mékong, plus tard qu’en Europe, cette vie a presque disparu au bénéfice de la production hydroélectrique.
> Avez-vous une photo que vous affectionnez particulièrement, laquelle ? pourquoi ?
Une photo du Rhône que j’ai prise à Brégnier-Cordon un matin des années 1980 depuis la rive. Dans la brume d’automne qui se lève, dans un silence parfait, lentement un pêcheur pousse sur sa gaffe pour remonter le courant du fleuve.
> Avez-vous un fleuve préféré, lequel, pourquoi ?
Mon fleuve préféré est au pied des Andes, en Amazonie bolivienne. Je ne l’ai pas encore vu et ne le verrai jamais. Un fleuve simplement imaginé.
> Quel avenir imaginez-vous pour le Rhône ?
L’avenir du Rhône est incertain. En dehors des retenues endiguées et des canaux, le fleuve a perdu quasiment tous les galets qu’il traînait vers la mer, le sable de ses berges est devenu limon et ses formes se sont figées. Reste une eau polluée par les villes et les usines, menacée par le réchauffement climatique et des besoins humains croissants. Il peine à trouver un équilibre, peut-être impossible. Les générations futures verront bien après la mise à sac des années glorieuses, même si son abondance première lui donne des chances de durer.
Parmi ces citations proposées, laquelle préférez-vous ? Pourquoi ?
LA PASSIONNÉE
On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent,
mais on ne dit jamais de la violence des rives qui l’enserrent
Bertolt Brecht
Les Rhodaniens ont éprouvé la fierté de leur fleuve violent, indomptable et sauvage. Ils ont su le calmer, le dompter et le domestiquer. Qu’en pense le Rhône ? Rien sans doute, mais la fierté du pêcheur et du promeneur de contempler et de posséder un peu ce paysage est à jamais perdue.