Portrait

Pierre Suchet

En direct du fleuve

Pierre Suchet rive gauche Rhone © Erick Brandt

Pierre Suchet mène des projets photographiques en collaboration avec des chercheurs en sciences humaines. Selon cette approche pluridisciplinaire, il réalise depuis une décennie des enquêtes géo-photographiques sur les rivières urbaines, en France et à l’étranger.

La série des portraits En direct du fleuve propose des rendez-vous avec des personnes qui développent un lien particulier au Rhône ou à la Saône.
Aux mêmes questions, différentes réponses nous donnent par ricochet, de nouvelles vues sur le fleuve !

 

> Bonjour Pierre Suchet, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes et nous parler du lien que vous avez avec le Rhône ?
Depuis 13 années, je mène des enquêtes géo-photographiques sur des rivières, en France et à l’étranger. J’ai commencé sur le bassin versant de la Loire, avec les cours d’eau de Nevers (la ville de mon enfance et de mon adolescence) : la Nièvre, l’Eperon et la Passière. Ces 3 rivières ont en commun d’être partiellement enterrées. J’ai continué avec le Nohain, ma rivière natale, que j’ai remonté, du confluent avec la Loire jusqu’à sa source, à la recherche des anciens moulins. J’ai poursuivi avec le Furan, affluent de la Loire qui traverse Saint-Étienne en étant lui aussi enterré sur plus de 4 kilomètres. Je mène actuellement une enquête photographique sur les rivières Senouire (affluent de l’Allier en Haute-Loire) et sur la Besbre (affluent de la Loire qui prend sa source au nord du département de la Loire et traverse le département de l’Allier du Sud au Nord). Habitant à Lyon, je travaille aussi sur le fleuve Rhône et sur la Saône, sur le périmètre de la métropole de Lyon. Au fil de ces années d’enquêtes, qui m’ont permis de mieux connaître l’histoire de ces cours d’eau et leurs enjeux contemporains, j’ai noué une relation forte avec ces rivières,

> Donnez-nous trois ou quatre adjectifs pour décrire le Rhône
Domestiqué, exploité, puissant, menacé

> Quel est votre meilleur souvenir avec le Rhône, ou un autre fleuve ?
La découverte du déversoir d’Herbens, en amont de Lyon, sur le canal de Jonage. Il s’agit d’un ouvrage de génie civil, que je trouve extrêmement photogénique. Construit à la fin du XIXème siècle lors de la construction du canal de Jonage, il a pour fonction d’orienter les crues du fleuve Rhône, vers le parc de Miribel Jonage, qui devient alors une immense zone d’expansion de crues, contribuant à la protection de la ville de Lyon des inondations.

> Avez-vous une photo que vous affectionnez particulièrement, laquelle ? pourquoi ?
Il s’agit d’une carte postale du début du XXème siècle, qui représente la rivière Nièvre coulant au pied de la tour Saint Éloi à Nevers. La photographie montre des enfants qui regardent la rivière depuis une passerelle en bois.
Depuis cette photographie, les habitants du quartier populaire des Pâtis ont été expropriés, leur habitat a été rasé, la rivière busée pour faire passer, à la fin des années 1950, la déviation de la Nationale 7.
C’est cette image qui a constitué, en 2013, le déclencheur de toutes mes enquêtes sur les cours d’eau et la mutation progressive de mon rapport aux rivières. Je suis passé d’une relation utilitaire à un rapport quasi amoureux.

> Avez-vous un fleuve préféré, lequel, pourquoi ?
La Loire, car elle est à la source de ma vie. Elle est le territoire de mes souvenirs d’enfance : les jeux sur les bancs de sable, les ricochets, la pêche avec mon père, l’observation des Guêpiers d’Europe (magnifiques oiseaux multicolores, nichant sur les berges), les descentes en canoë, les feux de camps sur les rives… Ce fleuve est aussi le paysage que j’associe à mes parents et à mon arrière grand-mère, qui ont longtemps habité à proximité visuelle de ce fleuve.

> Quel avenir imaginez-vous pour le Rhône ?
Le réchauffement climatique me rend inquiet pour son avenir. Les spécialistes prévoient une baisse significative de son débit en période d’étiage. Les politiques publiques d’atténuation du réchauffement climatique, de protection de la ressource en eau et de sobriété hydrique m’apparaissent totalement insuffisantes, voire allant dans la mauvaise direction. Je redoute que la conjonction de ces facteurs amènent, à un horizon proche, à de graves conflits d’usage. J’espère que mes enfants et petits enfants ne vivront pas une guerre de l’eau.

Parmi ces citations proposées, laquelle préférez-vous ?    Pourquoi ?

LA PASSIONNÉE

On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent,
mais on ne dit jamais de la violence des rives qui l’enserrent

Bertolt Brecht

J’ai choisi cette citation car elle renverse le regard, elle nous place du point de vue du cours d’eau.
En cela, elle préfigure les réflexions contemporaines visant à donner une personnalité juridique aux cours d’eau.
Je l’interprète aussi comme une critique du terme même de catastrophe « naturelle ».
Enfin, la phrase de Brecht prend aussi le contrepied des déclarations de Napoléon III lors de son discours d’ouverture de la session parlementaire de 1857, quelques mois après les inondations dévastatrices de 1856 : « Tout me fait espérer que la science parviendra à dompter la nature. Je tiens à honneur qu’en France les fleuves, comme la révolution, rentrent dans leur lit, et qu’ils n’en puissent plus sortir ».

  • Riviere Nievre transformation © Pierre Suchet Domaine Public

    La rivière Nièvre – Photo 1 : Pierre Suchet / Photo 2 : carte postale ancienne

  • Pierre Suchet rive gauche Rhone © Erick Brandt

    Pierre Suchet en rive gauche Rhône – Photo : Érick Brandt